Déc
21

Entretien avec Simone Thill et Christiane Rassel, fondatrices de l’association caritative Trauerwee.

L’artiste Christiane Bley, qui expose actuellement dans nos locaux à Bridel, a décidé de re-verser 50% des bénéfices de ses ventes à l’association caritative Trauerwee. Nous avons donc voulu en savoir plus en allant rencontrer directement au siège de leur association de Tétange, les deux fondatrices, Simone Thill et Christiane Rassel.

Mainstreet tient à remercier l’association Trauerwee pour sa disponibilité à répondre à nos questions.

Les fondatrices, Simone Thill et Christiane Rassel lors du vernissage de Christiane Bley, le 5/12.

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1-Expliquez-nous-en quoi consiste l’association ?

Notre association accompagne des enfants et des jeunes frappés par la perte d’un proche. Nous leur proposons un espace protégé où ils peuvent rencontrer d’autres enfants ou jeunes ayant vécu des expériences similaires. Grâce à l’échange et à l’expression de leurs senti-ments, ils apprennent à vivre avec la perte de l’être cher et à faire face à leur souffrance.

2-Comment vous est venue l’idée de cette fondation ?

La vie en fait. Nous sommes toutes les deux passées par la perte cruelle d’un être proche et à l’époque, nos enfants souffraient énormément. Cette souffrance a souvent été alourdie par les réactions des autres. En effet, lorsque vous rencontrez un enfant qui a perdu un être cher, vous ne savez pas quoi dire. Cette situation est souvent difficile à vivre pour un enfant. Nous nous demandions pourquoi il n’était pas possible d’aborder le deuil plus normalement, pourquoi ce sujet devait être toujours tabou. On a beaucoup parlé ensemble, et on s’est dit qu’il devrait exister un endroit où des enfants qui ont aussi traversé une lourde épreuve, pourraient se rencontrer pour partager leur expé-rience sur le sujet.

3-Comment en êtes-vous venues à créer cette fondation ?

Ce genre d’association existe dans d’autres pays comme l’Allemagne et la France et nous nous sommes dit qu’il fallait aller se former auprès d’elles. Nous avons ensuite suivi un premier séminaire de deux jours en Allemagne qui nous a confirmé dans notre choix. Ce séminaire nous a donné envie d’aller plus loin dans notre formation. C’est ainsi que nous nous sommes formées en tant qu’accompagnatrices d’enfants en deuil, une formation di-plômante que nous avons effectuée à Munich. Ensuite, nous avons été à Paris à la rencontre de la fédération européenne « vivre son deuil » qui a pour objectif de soutenir les activités des différentes associations et de coordonner le soutien et l’aide aux personnes en deuil. Il faut savoir que si le sujet est toujours tabou en France et en Allemagne, ils sont néanmoins plus avancés qu’au Luxembourg.

4-Combien de temps cela vous a pris pour mettre votre concept en place ?

La préparation a duré environ deux ans avec les formations et la mise au point du concept. Il nous a fallu développer notre propre concept parce que ce qui fonctionne en France ou en Allemagne, ne fonctionne pas forcément au Luxembourg et vice et versa. Nous avons donc fait le choix de nous inspirer des deux pays en créant notre propre manière de faire. Par exemple, nous avons opté pour des groupes ouverts permettant à des gens récemment tou-chés par le deuil de rejoindre un groupe d’enfants déjà en place. Au fil du temps, nous nous sommes rendu compte que c’était très bien d’avoir des groupes ouverts, et que les enfants qui sont récemment touchés puissent partager avec les plus an-ciens.

5-Comment vous financez-vous ?

Nous avons été dès le départ, soutenues financièrement par la fondation Losch. En plus, de la commune de Kayl, Tétange met à notre disposition une partie de la maison « Régine » à Tétange. Nous avons eu énormément de chance car sans l’aide de la commune et de la fon-dation, nous n’aurions pas pu commencer. Nous recevons régulièrement des dons de personnes privées, des actions caritatives, des entreprises, sans lesquels il serait difficile pour notre asbl de survivre.

6-Comment cela se passe-t-il concrètement ?

Nous organisons un premier entretien avec les parents et les enfants. Les enfants sont les acteurs principaux, ce qui signifie que nous ne les mettons jamais à l’écart. Nous invitons ensuite les enfants à venir participer à un premier atelier. Il est important que leur présence ne soit pas une décision influencée par les parents. Le deuil est quelque chose que nous devons travailler sans psychologue, car c’est quelque chose de naturel, une réaction de notre corps. Nous acceptons les enfants à partir de quatre ans et nous séparons les frères et sœurs en différents groupes afin d’éviter l’influence de l’un sur l’autre. Au niveau des ateliers, les enfants travaillent leur deuil via des activités créatives, des livres. La nature et les animaux sont des sujets via lesquels on peut très bien joindre les enfants dans leur deuil. Nous utilisons par exemple un calendrier où sont notées, la date de décès et la date de naissance de la personne décédée. A chaque date d’anniversaire, nous allumons une bougie pour faire une demi minute de silence ensemble. C’est impressionnant de voir comment les enfants ont un lien naturel et spontané avec les sujets de la mort et du deuil. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à parler de leur drame respectif de manière très crue.

7-Pourquoi est-ce toujours un sujet tabou ?

Lorsqu’un deuil survient dans une famille, il est difficile de savoir gérer la tristesse des autres, de savoir quoi dire. On se sent gêné car on ne sait pas si l’on doit affronter le sujet ou pas. Du coup, celui qui souffre, souffre également du fait que les autres n’osent pas en parler avec eux. Les enfants souffrent alors parce qu’ils sentent que les adultes les regar-dent différemment et cette gêne blesse encore davantage les enfants. Le plus facile est donc de vouloir continuer à faire comme si rien ne s’était passé En fait, nous étions très préoccupées par le fait que dans les écoles, souvent mais pas tou-jours, les instituteurs ne savaient pas quoi dire aux enfants. On s’est alors dit qu’il fallait essayer de communiquer davantage avec les écoles. Grâce à l’IFEN (Institut de Formation de l’Education Nationale) , nous avons réussi à donner des formations pour les enseignants de l’enseignement secondaire. En fait, l’école ne faisait pas partie de notre plan mais c’est finalement devenu important pour nous.

8-Quels sont vos projets pour l’avenir ?

A partir de décembre 2018, nous engagerons une psychologue en free-lance car c’est à ce niveau-là que nous devons évoluer. En effet, il ne sert pas à grand-chose d’essayer de traiter le traumatisme engendré par le deuil si nous ne traitons pas également d’autres problèmes d’ordre familial. Nous devons réfléchir à une approche plus globale et c’est pour cela qu’une psychologue va nous faire progresser en intervenant au sein des familles. Nous avons également un autre projet qui consiste à créer un forum de discussion pour que les adolescents puissent échanger entre eux de manière anonyme. Nous avons effective-ment quelques difficultés à organiser un suivi régulier avec les adolescents qui ont du mal à être assidus aux ateliers. Les ateliers sont davantage faits pour les plus jeunes et il nous a donc fallu trouver d’autres moyens d’aider nos adolescents. Par exemple, nous avons orga-nisé un « escape game » avec un groupe d’adolescents car cela correspond à leur besoin de se rencontrer ensemble sans contrainte, autour d’un événement qu’ils apprécient.

Merci pour cet entretien.